Chronique RCF Macon de Stéphane Boyer, prêtre à Chalon sur Saône.
Pour cette nouvelle année, vous pouvez accèder aux chroniques par catégories (j'en ai créé 4, c'est un peu aléatoire mais c'est un tri comme un autre) Bonne lecture et n'hésitez pas à réagir !
Voici une dernière chronique pour cette année. Impossible de faire un bilan, une rétrospective, un retour global. La vie s’est enchaînée simplement comme pour
chacun de vous. Beaucoup de joie, beaucoup de rencontres, des célébrations, des combats aussi.
Je donne mon regard sur des évènements de ma vie et du monde et je sais que certains sont parfois surpris de ma parole, et même gênés qu’un prêtre parle de tant de
choses diverses. On me préfèrerait certaines fois un peu plus tourné sur la sacristie de nos églises et un peu moins soucieux de ce qui se passe dans le monde. Mais je ne peux m’empêcher car pour
moi, tout est lié.
Annoncer la résurrection de Jésus n’est pas un fait étranger à la vie de notre monde. Quand un couple se remet en route, quand des personnes redémarrent une vie
nouvelle alors qu’elles pensaient ne plus pouvoir aimer ou être aimées, quand la paix se construit entre des peuples, c’est résurrection. Annoncer l’Évangile, la Bonne Nouvelle, n’est pas sans
liens avec la vie du monde. Quand nos responsables politiques et économiques prennent des décisions, quand ces décisions servent l’intérêt de tous, quand elles n’accroissent pas l’inégalité, la
Bonne Nouvelle est vécue. À l’inverse, quand les intérêts de quelques uns font oublier le bien commun, quand chaque citoyen ne pense qu’à lui, quand le plus pauvre est laissé de côté, c’est comme
si on rejetait l’Évangile.
Personnellement, je pense qu’on oublie trop souvent le but de la foi. Le but de la foi, de notre confiance en Dieu, est de travailler à l’unité en nous et entre
nous. Les chemins, les initiatives qui se vivent avec amour, amitié, fraternité, construisent cette unité. Les attitudes qui rejettent, qui replient, qui ferment les yeux et la conscience
empêchent ce travail de l’unité. La foi n’est pas d’abord des dogmes, la foi c’est une confiance simple en la présence de Dieu qui réalise en nous l’unité entre notre cœur et nos paroles, entre
nos pensées et nos actes, entre l’humanité que nous portons et la divinité que nous portons tout autant. On oublie de dire aux hommes qu’ils sont divins, qu’ils sont participants de la vie de
Dieu. Pour nous chrétiens, rien n’est séparé. L’humanité et la divinité sont appelés à ne faire qu’un, la foi et l’action sont appelées chaque jour à s’unir par le moyen de l’amour du prochain et
du pardon offert.
Il est normal qu’un prêtre se mêle de ce qui le regarde : la vie du monde et qu’il essaye, avec ses limites de pensées, de regards, d’analyses, de prononcer
une parole qui unifie cette vie à la vie du Christ Jésus.
Je pense que beaucoup de gens viennent à l’église le dimanche pour trouver la présence de Dieu, méditer, écouter l’Évangile, mais peu viennent en ayant conscience
qu’ils sont appelés à l’unité. Peu se disent : « Je vais retrouver des gens différents, que je ne choisis pas, que peut-être même je n’aime pas, mais ensemble on est appelé à l’unité et
notre foi commune nous lie. » Pourtant je pense que nous pouvons penser le rassemblement du dimanche sous cet angle d’une invitation à l’unité.
Alors, puis-je vous souhaiter un été qui permette avec des activités diverses de faire progresser l’unité dans ce monde qui souffre de trop de divisions ?
Je vous souhaite en fait un été Divin.
Je suis très heureux d’avoir pu assister samedi dernier à la cérémonie de parrainage que Pierre Jacob, maire de Saint-Rémy, a réalisée. Comme élu de la République,
il a décidé de soutenir des enfants dont les parents n’ont pas de papiers, n’ont pas le droit de séjourner en France. Alors que leur père travaillait en CDI, son titre de séjour n’avait pas été
renouvelé par la préfecture et il devenait donc, avec ses enfants, un sans-papiers. Lui qui ne posait aucun problème, qui travaillait, cotisait à l’URSSAF et à la Sécu, se trouvait du jour au
lendemain obligé de quitter notre pays qui lui avait donné une chance formidable : construire une vie nouvelle.
Devant nous tous, Michel, ce père de famille, nous a dit qu’il avait quitté son pays, le Congo, depuis ce jour où sa vie a été menacée parce qu’il n’était pas de la
même ethnie que ses agresseurs. Il nous a dit sa souffrance de voir son continent, l’Afrique, vivre autant de drames. Il nous a dit aussi combien les soutiens du maire, de ses collègues de
travail, de ses amis, du réseau Éducation Sans Frontière ont été précieux durant ces longs mois où il a été obligé de se cacher pour ne pas être arrêté, étant par là-même séparé de sa femme et de
ses trois enfants. Juste avant ce parrainage républicain, la préfecture avait appelé le maire pour dire que Michel et toute sa famille allait retrouver ses papiers, son travail et donc un avenir
sans souci. « Sa qualité professionnelle a sauvé sa vie ».
J’ai apprécié ce que le maire a exprimé. Sur le fronton des mairies, il y a écrit la devise républicaine : « Liberté, égalité, fraternité ». Pierre
Jacob était heureux de dire que Michel, grâce au soutien de beaucoup, avait trouvé la liberté. Avec sa famille, il va pouvoir vivre dans un pays où sa vie n’est plus menacée, où la mort ne
l’attend plus. Le maire a ensuite rappelé que l’égalité pouvait être régulée par les lois. Ce que votent nos députés peut ou non servir l’égalité et permettre que les injustices soient quelque
peu réduites. Il a enfin parlé de la fraternité. Aucune loi ne pourra jamais créer et imposer la fraternité. Ce n’est que du cœur de chacun de nous que peut sortir cette vertu et c’est à chacun
des citoyens de mettre en pratique cette devise.
Et cette fraternité était vraiment palpable. Tous les amis présents, tous les militants soucieux des droits de l’homme, tous les collègues de travail, tous les
élus, tous étaient heureux du combat engagé et d’avoir réussi à ré-ouvrir l’avenir à cette famille. Mais on a été plus loin encore : le maire a demandé à la famille de construire à son tour
la fraternité. Ce qu’elle a reçu, à son tour elle est invitée à ne pas l’oublier et à devenir l’actrice de cette fraternité.
C’est donc une belle leçon d’humanité que le maire nous a donné par ce parrainage qui heureusement a trouvé une issue positive pour cette famille. C’est vraiment
beau la fraternité quand on la voit se vivre.
Alors que nous sommes en pleine période de mariages et que cela va encore s’amplifier durant les mois d’été, ce qui fait l’actualité sociale et politique est
l’annulation d’un mariage à Lille. Beaucoup de personnes ne le savent peut-être pas, mais un mariage peut être annulé, c'est-à-dire que, dans ce cas, le législateur dit que le mariage n’a pas
existé, car ce qui fait le mariage, l’alliance – le contrat entre deux personnes –, c’est leur consentement libre.
Si quelqu’un est marié par contrainte, si quelqu’un se marie sans la maturité suffisante vis-à-vis de cet engagement, si quelqu’un produit un mensonge pour pourvoir
se marier, tout cela peut engager une annulation du mariage. L’actualité, au-delà des passions qu’elle déchaîne, a au moins le mérite de rappeler que cette démarche existe et que pour être
mariée, la liberté extérieure et intérieure de la personne doit être totale.
Ce qui est particulier dans ce jugement, c’est la raison annoncée qui réveille des passions de tous côtés : la virginité. Plusieurs imans ont déjà précisé dans
les médias que la virginité n’est pas exigée dans le mariage musulman. Le prophète lui-même a épousé neuf femmes dont huit avaient auparavant connu des hommes. Ce qui est en cause ici, c’est le
mensonge : la femme aurait dit à son époux qu’elle était vierge et elle ne l’était pas. Sans me positionner sur ce jugement, car j’en suis bien incapable, je trouve intéressant que l’on
rappelle que le mensonge vient engendrer la division. Personne parmi nous n’est à l’abri du mensonge et l’on dit parfois qu’un petit mensonge vaux mieux que la vérité, et ce n’est peut-être pas
faux. Mais nous comprenons bien, et nous le savons tous, que le mensonge n’est jamais une source d’unité. Nous aimerions ne pas avoir à mentir mais il y a parfois des contextes qui bloquent la
parole, des jugements qu’on lit déjà dans les regards et qui interdisent de pouvoir être totalement vrai.
Il y a aussi dans cette affaire beaucoup d’éléments qui ne sont pas liés à la religion mais à ce qu’on appelle les coutumes ou les traditions. Le drap du lit de
noce que l’on doit montrer aux invités est typiquement dans le registre des coutumes. C’est une habitude, comme chez d’autres le rite de la jarretière, ou le pot de chambre. Quand un couple
refuse ces rites alors qu’il se marie, il s’expose parfois à bien des reproches dans son entourage. Cette coutume du drap est du même type, même s’il porte plus sur l’intimité du couple.
Ce que beaucoup dénoncent dans cette affaire, c’est justement d’entrer dans l’intime d’une femme, de lui demander des comptes sur sa vie en fait. Et je comprends
tout à fait que dans un pays où l’autonomie du sujet est le but ultime de notre projet de société, cela soit source de scandale. Mais cela nous fait certainement aussi comprendre que d’autres
personnes, avec d’autres cultures, n’ont pas pour objectif l’autonomie, mais par exemple la vie collective, ce que nous avons totalement oublié.
Dans ce fait, nous voyons que notre modèle de laïcité n’est pas si mauvais que cela car il cherche à protéger chacun mais qu’en même temps, il va continuer de se
frotter aux diverses cultures et coutumes des hommes. Ce qui se passe ici, se passera aussi sous d’autres angles dans d’autres pays. C’est aussi cela la mondialisation.
Au cours du conseil presbytéral, l’évêque commentait l’évangile où les disciples veulent se mettre à la suite de Jésus et où il les invite à tout quitter pour lui.
Il rappelait la chance que nous avons de vivre des rencontres nombreuses et riches avec beaucoup. Et je trouve cela très vrai : j’ai de la chance d’être prêtre.
Dans le service du prêtre, il y a la face la plus connue et évidente qui est celle des célébrations : baptême, mariage, funérailles, messe et prières diverses.
Mais ce que les gens ignorent souvent, c’est ce temps que je prends pour la prière personnelle. J’apprécie de pouvoir me retrouver au calme pour prier, seul, en lisant l’évangile, en méditant
dans le silence. C’est là que je trouve de la force pour agir au quotidien. La méditation personnelle est comme une respiration intérieure où je peux déposer ce qui est souvent inhumain et me
laisser renouveler. C’est un aspect difficile à expliquer à ceux qui ne prient pas mais c’est important.
Ma vie de prêtre est faite de mille petits riens. C’est écouter quelqu’un, donner à manger, passer des coups de fil pour fixer des rendez vous, préparer des
animations pour des jeunes, taper des comptes-rendus de réunions, communiquer des informations, vivre des engagements associatifs au service des habitants des quartiers, faire des plannings avec
mes collègues, organiser et animer des réunions en tout genre sur la paroisse, étudier avec des chrétiens la Bible, accompagner des couples mariés, préparer les rencontres de caté et d’aumônerie,
penser l’avenir. Et je pourrais encore ajouter bien des choses.
Dans ma vie de prêtre, ce qui est nourrissant, c’est les moments de rencontres vraies. Quand dans la conversation, j’arrive avec les personnes à briser la glace, à
éloigner quelques peurs, quand un vrai dialogue se noue, c’est toujours une grande joie. Quand dans l’échange on peut aller plus loin que le « il fait beau ou pas beau aujourd’hui »,
quand cela peut porter sur le sens de la vie, sur les amitiés, sur les combats pour la justice, sur l’amour de l’autre, sur la difficile question du pardon, il y a en moi une grande joie. Être au
cœur du cœur de l’homme est ce qui donne goût à ma vie.
Ce que j’aime aussi, même si je ne le fais pas assez, c’est d’étudier l’Évangile. Il y a beaucoup à apprendre dans cette parole. Par elle, j’ai l’impression que je
comprends mieux la vie de tous ceux que je rencontre. Je vois les méandres, les impasses, mais aussi les interrogations, les désirs de vie, les espérances qui percent l’obscurité. Regarder dans
l’Évangile ce que fait et dit Jésus, regarder comment un homme comme Paul s’est laissé toucher intérieurement par le Christ, comment il a témoigné de sa foi est passionnant. Cela permet de
comprendre mieux la foi qui est en moi.
Ce que je fais au quotidien est important, cela façonne ma vie, mais ce qui est peut-être le plus essentiel, c’est comment tout cela se noue en moi, je dis parfois
« comment je tricote ensemble la vie et l’Évangile », mon action, mes rencontres et la Parole de Jésus. C’est un dialogue qui est sans cesse à faire vivre et qui est alors source de
joie profonde pour moi.
Je ne suis pas un spécialiste du monde de la finance et bien sûr, il ne faut pas diaboliser ce monde de l’économie. Dans mon quotidien, ce que je vois est à mille
lieues de la Bourse, de la spéculation, du monde des actions. Je vois des gens qui ne veulent même plus chauffer leurs aliments car pour eux la facture du gaz est trop chère et met en
déséquilibre leur très petit budget. Ces gens ne possèdent pas de voiture, ils sont très loin de cette possibilité. Et pour ceux qui en ont une, l’augmentation apparemment sans fin du gazole et
de l’essence, devient une source d’étranglement.
Alors que beaucoup de citoyens font aujourd’hui attention et sentent que leur marge financière s’amenuise, on nous apprend que l’évasion fiscale serait équivalente
au déficit de la France, soit 42 milliards d’euros (La Croix du 17 mai 2008, p.2). Je suis mal à l’aise quand on nous réclame des franchises sur les médicaments pour soi-disant
responsabiliser les malades, quand l’état continue de toucher environ 70 % de taxe sur le litre d’essence, quand on souhaite que les personnes travaillent quarante et une année pour
rééquilibrer le budget des retraites, et qu’en parallèle de cela l’évasion fiscale des plus grandes fortunes de France et des entreprises dépasse de beaucoup le total de ces déficits.
Si j’accepte volontiers que ceux qui produisent de la richesse puissent en vivre, si je comprends et que je vois que certains travaillent dur pour que leur
entreprise reste compétitive et que le carnet de commande se remplisse, je suis choqué par ceux qui ne font que spéculer. Certains à la bourse de Paris, de New-York ou d’ailleurs ne font qu’une
seule chose, parier sur ce que sera l’économie à la fin du mois. Ils achètent et revendent des actions qui ne sont que fictives et à la fin du mois, au moment de la clôture, récupèrent le fruit
de leur pari. Ils peuvent perdre bien sûr mais ce qui est grave c’est qu’ils mettent en péril la vie des plus pauvres de la planète, spéculant sur les manques de nourriture ou d’énergie.
Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même panier. Il est bon de souligner aussi tous ceux qui s’engagent dans le micro-crédit, aidant ainsi des personnes,
ici et dans le monde, à créer leur outil de travail et de subsistance. Mais que d’énergie et de volonté faut-il pour venir contrecarrer les méfaits d’un libéralisme débridé ?
Je souffre de voir ces écarts, ces immenses écarts. Des milliards d’euros s’enfuient dans les paradis fiscaux et les auteurs de ces actes volent ainsi l’ensemble
des Français, obligeant tous les citoyens honnêtes à payer encore plus de taxes et d’impôts. Des milliards de dollars s’échangent dans toutes les bourses du monde sans aucune imposition sur cette
spéculation constante qui met en péril la vie des plus pauvres et menace le monde plus que les attentats terroristes. Je suis scandalisé qu’on fasse souffrir les plus pauvres et qu’on ne lutte
pas avec assez de vigueur contre ces spéculateurs et ces voleurs. En mai 68, l’état a commencé à vraiment réagir quand la Bourse a brûlé. J’attends avec impatience le jour où le joug qui écrase
les plus pauvres changera d’épaule, pour ne plus écraser personne mais permettre une juste participation de chacun à la vie commune.